TRANS-INTELLIGENCE

Les Riches Douaniers
Insectes vainqueurs

Dans Mille plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari définissent les devenirs-animaux en l’homme.  Ils sont des devenirs « très spéciaux qui traversent et emportent l’homme, et qui n’affectent pas moins l’animal que l’homme ».

Par cela, Deleuze et Guattari n’entendent surtout pas un phénomène de ressemblance ou d’imitation. Devenir-animal, ce n’est pas imiter l’animal, il ne s’agit pas de faire l’animal. Devenir-animal serait plutôt un travail sur soi nécessitant une ascèse, entendue comme un travail sur soi, qui a pour tâche non pas de se chercher en tant que sujet, non pas de rechercher le sujet, comme dans un « je pense donc je suis », mais au contraire de faire l’expérience d’un par-delà le sujet.

Cela semble être précisément le sens et la vision parallèlement expérimentés dans la série des Insectes en voie d’apparition des Riches Douaniers : le croisement des deux figures (humaine – voire humanoïde - et animale) implique quelque chose comme un troisième terme qui ne serait plus pleinement ni l’un ni l’autre, en d’autres mots propose un sujet dérivant.

Ce glissement, pas nécessairement perceptible au premier regard, engage dans un second temps à la fois une évidence esthétique et un conflit ouvert : le choix de l’insecte de ce point de vue est probant, puisqu’il est par définition ce signe fragile et dérisoire qui peut en un instant se révéler grouillant et anxiogène. Il est ce « visible qui palpite »1 qui d’un potentiel mouvement à la fois se révèle et se retire, qui s’énonce et s’annonçant parasite la situation auparavant clémente. En somme, il s’affirme comme cet « in-situé » permanent.

C’est bien ce double mouvement antagoniste qui se donne à voir dans la série de Gilles Richard : à l’évidence d’une posture hiératique et comme mythologiquement située se substitue dans cet ensemble le caractère ambivalent d’une rencontre inquiétante, et potentiellement néfaste, comme le soulignent la plupart des légendes proposées par l’artiste, parlant spécifiquement de l’insecte : « Ils envahissent (…) chargent les hommes de douleur, de soif (…) envahissent jusqu’à l’anéantissement de toute race »2.

Si devenir animal, c’est partir loin hors de soi, sortir de chez soi, se « déterritorialiser », éprouver les extases d’un être-là qui s’ouvre à l’altérité, alors on peut dire que l’animalité est toujours une figure de l’altérité. On ne devient-animal qu’en devenant-autre, autre que soi, autre du soi, étranger à soi. Mais ce parcours n’est pas sans danger puisqu’il entraîne une réorganisation des sens ainsi qu’un regard dorénavant marqué.

On ne peut ainsi manquer de constater que les expressions des portraits virtuellement peints se transforment insidieusement, manifestement transformés de l’intérieur. Portraits hybrides déjà placés dans un hors-temps que l’absence de contexte comme la présence récurrente d’un ciel définitivement ombré et outremer appuient, leurs caractères en apparence calmes et posés évoquent à bien les observer tour à tour la surprise, le saisissement, l’extase, le doute et l’éblouissement, sans que cela curieusement n’affecte leur posture figée et comme ritualisée.

Paradoxe, toujours, de songer à la précarité du devenir actuel des animaux (entendu au sens premier de leur futur) et des insectes en particulier, et d’entendre cette victoire annoncée des derniers sur l’humain dans la série concoctée par l’artiste. Leur « voie d’apparition » est clairement pour lui un mouvement qui tend à la disparition de l’humain.

Or nous savons actuellement que les insectes, qui constituent 55 % de la biodiversité des espèces et 85 % de la biodiversité animale (définie par le nombre d’espèces) sont en voie d’extinction : « D’ici trente ans, près des trois-quarts d’entre eux auront disparu de la surface de la Terre »3. On peut donc être à juste titre surpris de ce retournement proposé par cette séquence, qui enfonce le clou, pour ainsi dire, en titrant chaque image d’une formule latine qui mime le répertoire entomologique scientifiquement adoubé. L’humain devenu hybride serait donc dans le même mouvement devenu insecte – comme porteur de sa faute, de son trouble.

Qui donc aura le dernier mot de cette tension sourde, de ce mode corrélatif initial (nous partageons en effet cette Terre depuis des millénaires) devenu au fil du temps une association contre-nature ?

Attention à ne pas sous-estimer la charge animale -palpitante, perturbante, symptomatique et invasive -, semble nous dire l’artiste, en pourvoyeur de formes comme d’inquiétudes.

E. Laniol, Université de Strasbourg, février 2024

1 : Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour, Insectes, cinéma, le visible qui palpite, Editions Rouge profond, 2022, p.12
2 : voir site de l’artiste : https://us7.campaign-archive.com/?u=7ecd1d7143bc8ef48ca757c0d&id=7dedc1f24d
3 : Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour, op. cit., p. 9


LES INSECTES EN VOIE D'APPARITION





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